15.03.2012

Les éditocrates de droite tiennent le crachoir

 

 

newsmegaphone.gif

 

 

Voici un nouveau venu dans la sphère numérique romande. Le site lesobservateurs.ch regroupe quelques signatures représentant la "libre pensée" face au courant dominant du "politiquement correct".  Traduction: le site est une caisse de résonnance pour les idées de la droite conservatrice mais il n'est apparenté à aucun parti politique particulier.  On y trouve beaucoup de billets d'humeur et quelques analyses mais les reportages sont inexistants.  Dommage. 

Les médias seraient vendus à la gauche. D'ailleurs, les journalistes placeraient presque tous leur coeur de ce côté de l'échiquier politique. Cela fait un moment qu'Uli Windisch fredonne ce refrain monotone dans différents médias (de gauche, donc...). Le sociologue, en charge du Master en sciences de la communication des médias et du journalisme de l'Université de Genève, avait pris son bâton de pèlerin et effectué un tour des différents groupes de presses présents en Suisse romande. Il était à la recherche de fonds pour lancer un média de droite. Douche froide. Chez Ringier, Tamedia ou Edipresse, personne ne s'est montré interressé. Du coup, les médias sont à gauche. CQFD.

Qu'à cela ne tienne, son site web voit tout de même le jour. Il est alimenté par différentes plumes romandes. Intellectuels, journalistes et politiques. Les sujets abordés sont évidemment énervants pour les sociaux-traîtres dans mon genre, mais force est de constater que le site internet est de bonne tenue, sans publicité (enfin dans la pratique, parce qu'en théorie ...), que les débats y sont vifs, vivants, ... et encore plus crispants que les billets qu'ils commentent. lesobservateurs.ch est donc un site animé et qui risque fort bien de se faire une jolie place bien méritée dans la blogosphère romande.

J'utilise ici le terme "blogosphère" à dessein. La première grosse critique que je ne peux pas m'empêcher de leur adresser concerne l'absence de véritable travail journalistique. Les éléments factuels sont rares et franchement inintéressants. On est dans le commentaire (tiens d'ailleurs Phillippe Barraud était à bord lorsque le site a été lancé), l'opinion, la chronique, le billet d'humeur, bref, ce qui fait la coloration politique et idéologique d'un média. Mais il manque l'ingrédient principal:  des informations, même orientées, même accrochées à droite.  On ne trouve donc aucun reportage digne de ce nom, aucune information originale qui n'aurait pas été publiée ailleurs, aucun travail de terrain et d'enquête. Juste des textes rédigés par des chroniqueurs les fesses bien callées dans leur fauteuil. Les billets qui relèvent de l'information sont torchés sous la forme de mauvaises brêves à la que je te trouve des chiffres sur internet et que je te décroche le bignou pour pécho une citation parce que quand même, hein. Même les articles plus longs, comme ce resaucé bourré de chiffres sur l'émergence des modèles verts au salon de l'auto, ne semblent pas avoir nécessité plus qu'un simple coup de téléphone et un bâtonnage de dépêche. En fait, le site ressemble un peu à une sorte d'Huffington Post romand en vachement plus conservateur: on y trouve des articles courts et ennuyeux, mais surtout des chroniques et des éditos bien balancés, rédigés par de personnalités romandes marquées à droite. Par contre, dès qu'il s'agit de creuser des faits, il n'y a plus grand monde.

Et c'est  fort dommage car les chroniqueurs peuvent parfois tomber sur des pépites. Ainsi, Philippe Barraud publie un long papier sur les tensions entre Jean Ziegler, alors ancien Rapporteur pour le droit à l'alimentation à l'ONU, et différents responsables du Programme d'Alimentation Mondiale (PAM). Ces informations, il les tire du "cablegate", les courriers diplomatiques rendus accessibles par Wikileaks. Pas de coup de fil, pas de rencontre avec des responsables onusiens pour vérifier et actualiser les infos, pas de prise de contact avec le principal interressé non plus. Bref, du travail de bracaillon. Recallé au CRFJ.

Mais la plateforme des Observateurs ne se considère peut-être pas en premier lieu comme un site d'information. Il s'agit surtout de présenter et promouvoir des idées conservatrices, bien ancrées à droite. Je dois ici tresser encore quelques compliments, même si cela me fait un peu mal au sac. Le site semble s'affranchir de l'apolitisme de droite. Vous savez, cette sale manie de prétendre à l'objectivité et à la neutralité. De se situer au milieu. De prêcher le ni pour, ni contre, bien au contraire alors qu'on n'en pense pas moins. D'avancer masqué, quoi. Un truc assez fréquent à droite. Sur le site, les positions sont claires, affirmées, argumentées. On y adhère ou pas. Elles nous crispent ou pas. On les vomit ou pas. La ligne de front est proprement délimitée, Les Scuds sont clairement orientés.

Certains éléments de langage sont toutefois très marqués. Ainsi les Oberservateurs s'autoproclament "libres penseurs" et contre le "politiquement correct". Parce qu'on ne peut pas penser librement à gauche et au centre et parce que défendre des idées humanistes (fuckin' droit de l'hommisme...), c'est se situer dans le courant mainstream des idées du moment. Forcément.

Ah, les pourfendeurs de la Political Correctness! L'expression nous vient, on s'en doutait, de l'autre côté de l'Atlantique. Les conservateurs l'usent (dans tous les sens du terme) pour désigner ce qui relèverait selon eux de la bien-pensance des libéraux. Enfermés dans les règles du droit, ces derniers seraient incapables de penser en dehors du conformisme moral et des opinions dominantes. Au contraire des conservateurs dont les réflexions seraient "libres", détachées des contingences qui obligent leurs adversaires à se doter d'ornières. Parce qu'eux, on l'avait bien compris, n'en n'ont pas. Pouf, pouf.

Sur le Vieux Continent, c'est un peu plus compliqué. J'ai parfois le sentiment que les souvent autoproclamés libre-penseurs font figure de snipers des médias. Ils poussent contre, tout contre ce qui semble commencer à faire consensus. Pris individuellement leurs chroniques, leurs humeurs sont parfois intéressantes et pertinentes. Elles n'en forment pas moins un bruit, une sorte de ronchonnement continu, un contre-pied systématique et franchement ni instructif, ni constructif.

En fait les pourfendeurs de la pensée unique ont souvent tendance à se dissoudre dans cette dernière. C'est un travers médiatique bien connu chez nos amis chroniqueurs (de droite du centre et d'ailleurs, hein). L'exercice relève souvent de la sophistique. Il s'agit de prendre le contrepied d'une tendance générale. Est qualifiée de tendance générale tout événement ou actualité relayé à plusieurs reprises dans différents médias. C'est souvent plutôt l'effet de manche que la critique de fond qui est recherché. Un documentaire fait l'unanimité auprès des critiques ? Tchah ! C'est de la sous-merde gauchiste payée avec nos impôts. DSK est un gros cochon ? Pan! Le féminisme et l'hygiénisme ont raison de la présomption d'innocence et la pruderie règne sur l'Occident (La faute aux musulmans, sans doute). L'initiative visant à ne pas pouvoir se faire rembourser une IVG est balayée ? Oh lala, Monde sécularisé et sans valeurs au bord du gouffre! Il faut trier ses déchets ? Argle, grâve atteinte aux libertés fondamentales, je mets ce que je veux dans ma poubelle, ma bonne dame. En France ils s'appellent Alain Finkelkraut, Eric Zemmour, Elisabeth Lévy. En Suisse, on ne va pas tarder à les découvrir sur lesobservateurs.ch. Affute tes armes, Camarade. Ou alors achète des boulquiès et répète avec moi comme un mantra cette délicieuse phrase de Michel Foucault: «une pensée politique ne peut être politiquement correcte que si elle est scientifiquement rigoureuse». Amen.

 

01.06.2010

“Flotille de la liberté” arraisonnée par la marine israélienne : l’analyse au détriment de l’information ?

Il n’est question que de cela dans la presse du jour. Une “flotille humanitaire” en route pour Gaza arrêtée dans les eaux internationales par des “commandos israéliens”. La couverture médiatique de l’événement relève de l’artillerie lourde : les éditorialistes éditorialisent, les analystes analysent, les experts expertisent et les chroniqueurs chroniquent. L’événement ne manque pas de se retrouver recouvert par le “bruit” qu’il a suscité. Au détriment des faits ?

En lisant la presse du jour, en allumant la radio, en allumant la bécane ou en consultant notre timeline sur Twitter on ne peut plus passer à côté de l’événement. Hier, la marine israélienne a procédé à l’arraisonnement de plusieurs bateaux en route pour Gaza. Premier bilan : des morts, des blessés, un convoi détourné sur un port israélien.  Il y a dans le  traitement médiatique de cet événement des éléments qui nous permettent de voir fonctionner la petite usine de l’information qui nous alimente au quotidien. En clair, j’ai le sentiment que passées les premières dépêches, les analyses et les opinions s’enchaînent sans que les faits aient été clairement établis. Serait-on en train de passer à côté de l’info ?

Les premières dépêches tombent dans la nuit de dimanche à lundi et dressent un premier bilan provisoire des pertes. Elles sont ensuite reprises sur les sites des principaux médias et agrémentées d’informations en provenance notamment de Channel 10, une chaîne privée de l’état hébreu. Plus de 24 heures après les faits, on pouvait s’attendre à se voir éclairé sur le déroulement des opérations et sur l’identité et les motivations des groupes qui se sont retrouvés opposés, mais non. Les médias francophones consultés au cours de la journée du mardi 1er juin semblent tous sauter le coche, à l’exception notable de Libération. Quelques dépêches et 2 vidéos postées sur le net semblent suffire à l’établissement des faits pour laisser le champ libre aux éditorialistes, aux chroniqueurs et aux analystes.

Notons que la plupart font bien leur boulot. Daniel Schneidermann revient sur le complexe de Massada pendant que Jean-François Kahn s’interroge sur le “bunker mental” des israéliens. Adrien Jaulmes, correspondant au Moyen Orient pour le Figaro, nous explique qu’il s’agit d’un round de plus qui se joue dans la guerre de communication à laquelle se livrent les autorités israéliennes et le Hamas. Plus lyrique et envolée, la chronique d’Alexandre Adler sur France Culture prophétise de grands changements dans les relations turco-israéliennes. Pour le reste, on s’”insurge”, ou on “regrette” selon le côté de l’Atlantique depuis lequel on communique, on manifeste dans les capitales européennes. On lance des concepts compliqués comme “Etat pirate” et “terrorisme d’Etat” ou encore “Exodus inversé” dans les jités ou à la Une des grands quotidiens ce qui du coup, par effet de ricochet, ne manque pas d’attirer l’attention d’analystes et d’experts qui dissertent des termes sur leur blog et sur les plateaux dans lesquels ils tiennent tribune.

Comprenons-nous bien: je n’affirmerai jamais que les analyses mentionnées ci-dessus prises séparément ne sont pas intéressantes ou pertinentes. Bien au contraire. Ce qui m’interloque s’articule en fait sur deux points :

  • Ces analyses interviennent tôt dans l’espace public. Peut-être même un peu trop tôt . Moins d’une journée après les faits, alors que la lumière sur les événements n’est pas encore établie, certains médiacrates glosent déjà sur les conséquences géopolitiques de l’arraisonnement de la flottille. J’ai le vague sentiment qu’il manque quelques lignes à la partition. Comment peut-on analyser la situation sans avoir pu accéder à des informations permettant de comprendre dans les détails ce qui s’est passé ? A ce stade, rendons à César, ce qui appartient à César: le quotidien Libération, avec une interview de Pierre Razoux ainsi qu’un billet de blog de Jean-Dominique Merchet, offre à ses lecteurs des informations qui permettent de mieux saisir le déroulement des faits dans la nuit de dimanche à lundi. Notons que la plupart des chroniqueurs et analystes n’ont cependant pas pu accéder à ce type d’infos dans la mesure où ils ont rendu leur copie au moment où Libé mettait en ligne ces informations.
  • La profusion d’analyses, d’éditos et de chroniques ont tendance à noyer le poisson – un comble pour un arraisonnement dans les eaux internationales…- . Ces productions constituent une sorte de “bruit” qui enveloppe le sujet  et qui finit par faire corps avec ce dernier. Mais le “noyau” me semble passer à la trappe. Qu’en est-il des faits ? Qui sont les acteurs du drame ? Quels sont leurs intérêts ? Ces questions restent pour l’heure sans réponses.

La couverture médiatique est incomplète sur ce sujet. Si les informations de Libération permettent de saisir le déroulement final de cette tragique affaire, beaucoup de travail reste à faire en amont. J’aurais bien voulu savoir par exemple par qui est formé ce convoi. Certaines sources mentionnent la présence de membres du Hamas sur les bateaux. D’autres insistent sur le travail d’ONGs venant délivrer de l’aide humanitaire pour la bande de Gaza. En quoi consiste ce matériel ? Quelles associations étaient représentées dans le convoi. Des membres du parlement européen qui devaient faire le voyage ont été priés de rester à quai. Par qui ? Pourquoi ? Nous n’avons pour l’instant aucune information. Bref, les analyses pleuvent alors que les faits demeurent obscurs.  A défaut de déployer de grands moyens dans l’enquête sur les faits, on investit dans une forme de journalisme d’opinion qui y va de son petit édito ou de sa petite chronique. Mais qui recherche encore la vérité ? Qui a encore les moyens de porter la plume dans la plaie ?

Guillaume Henchoz

N.B. Cette humeur, portée à chaud suite à la revue de presse quotidienne ne tiendra peut-être pas l’épreuve des faits dans quelques jours. Espérons…

21.05.2010

Les nouveaux horizons du journalisme d'investigation

Voici encore un billet concernant le «Global Investigative Journalism Conference» (GIJC) qui s’est tenu fin avril à Genève. L’idée de ce papier est de rappeler brièvement les différents points forts de la conférence et de renvoyer à des ressources ou des articles publiés sur ce blog ou ailleurs pour celles et ceux qui désireraient creuser certains  aspects liés au  journalisme d’investigation

L’un des principaux axes de ce GIJC 2010 concernait les business models inhérents au journalisme d’investigation. Le premier constat qui s’impose concerne l’état de santé économique des groupes de presse. C’est un refrain connu : les médias perdent de l’argent, la presse doit faire face à une double crise, structurelle et conjoncturelle, etc., etc. Pas besoin d’avoir effectué des années de sociologie des médias pour comprendre que le journalisme d’investigation, qui s’articule autour d’un temps long et qui nécessite des moyens parfois considérables fait figure de victime collatérale par les temps qui courent. Est-ce que cette pratique journalistique est en voie d’extinction pour autant ? Non, répondent de nombreux intervenants. Elle est par contre en mutation. Ce sont ces lignes de ruptures que ce billet souhaiterait pointer.

Commençons d’abord par quelques problèmes de définition.  A priori, on pourrait comprendre la notion de journalisme d’investigation comme un concept creux, relevant du pléonasme. Toute forme de journalisme relève d’une certaine pratique de l’enquête : l’éthique journalistique voudrait que chaque information fasse l’objet de vérifications et de recoupements. Dans cet esprit, «journalisme d’investigation» deviendrait une étiquette affublée à quelques vieux barons qui se tourneraient discrètement les pouces tandis que d’autres reporters, les vrais journalistes qui en veulent, feraient de l’investigation au quotidien. Cette vision caricaturale et un brin pathétique est pourtant bien ancrée chez certains membres de la profession. On pourra lire à ce sujet un billet de Fathi Derder, journaliste à la Télé, publié dans le 24heures. On consultera ensuite la réponse de Jean-Claude Péclet sur son blog, Béquilles.ch. Le lecteur attentif constatera rapidement que cette amorce de polémique helvético-suisse autour de la notion de «journalisme d’investigation» ne répond pas au problème de fond : En quoi consiste exactement cette pratique journalistique et quels sont les éléments qui permettent de la différencier d’autres formes de journalisme ? J’avais déjà commencé à esquisser une ébauche de réponse dans un billet précédent, faisant remarquer que le journalisme d’investigation s’articule sur un autre tempo que le journalisme «classique». Mark Lee Hunter, professeur à l’université de Paris-II, et auteur d’un manuel de journalisme d’investigation que l’on peut librement télécharger depuis son site compare une série d’éléments permettant de dissocier ces deux démarches :

Source : L’enquête par hypothèse : manuel du journaliste d’investigation, p. 8

Cette synthèse devrait réconcilier plus d’un «théoricien» du journalisme, non ?

Eléments centraux du GIJC, de nombreux panels s’articulaient autour de modèles économiques permettant de soutenir le journalisme d’investigation. Ces nouveaux modèles sous-tendent également de nouvelles pratiques/techniques d’enquête. Bien que de nombreux intervenants ont plutôt cherché à se montrer optimistes, on aura compris entre les lignes que l’âge d’or est révolu. Faut-il pour autant s’en plaindre et baisser les bras ? Assurément non. Le sentiment (subjectif donc…) de se trouver dans une phase de transition ne m’est jamais apparu de manière aussi importante que lors de ce Congrès. Après avoir assisté à plusieurs des panels concernant différents modèles économiques, il me semble que l’on se dirige vers trois types de financement :

1/ Stephen Engelberg est venu présenter Propublica, sa fondation spécialisée dans le journalisme d’enquête. Nous avions déjà rédigé un petit papier sur sa présentation. Son business plan est assez simple : il reçoit de l’argent de la part de gens très (très, très, très, …) riches qui signent une charte rédactionnelle s’engageant à ne pas intervenir sur les contenus. Propublica prend le temps de ficeler des enquêtes pertinentes pour différents formats. Ces dernières sont ensuite diffusées par les médias traditionnels avant de se retrouver en libre accès sur leur site. Modèle idéal – si toutefois les conditions de rédaction font l’objet d’une charte ou d’un règlement et que ce dernier est accessible aux lecteurs – le financement par fondations a aussi des limites. Il ne permet pas de couvrir tous les  projets d’enquête et constitue plutôt un business de niche. Il a également tendance à se substituer aux médias traditionnels et valide la thèse de groupes de presse qui ne seraient plus à même de fournir des contenus originaux à leurs lecteurs/auditeurs/internautes.

2/Gilles Marchand (saint patron de la Radio-Télévision suisse romande) et Norman Pearlstine (grand manitou de Bloomberg) ont animé un panel autour du journalisme d’investigation comme valeur ajoutée. L’idée est de considérer cette pratique journalistique comme l’occasion de se démarquer du «mainstream» médiatique actuel. Les journaux et les jités ont toujours plus tendance à se ressembler et il devient difficile de produire de l’information originale qui se démarque du flux. Le journalisme d’enquête permet de définir une identité propre à un organe de presse et justifierait ainsi un investissement lourd de la part du groupe. En partant du cas suisse, ce modèle me paraît bien convenir à la TSR qui présente des investigations de qualité dans des émissions comme Temps présents ou même lors des ses magazines hebdomadaires. Force est de constater que cela n’est cependant pas le cas dans la presse écrite. Les grandes enquêtes sont encore le fruit de journalistes qui s’éclipsent un certain temps de leur rédaction et qui restituent le fruit de leur recherche dans des livres (souvent publiés par des éditeurs français, d’ailleurs). Nous avions traité de ce problème dans le magazine EDITO du mois d’avril. Malheureusement, la presse suisse romande, un peu trop frileuse, n’ose pas se lancer dans des enquêtes qui pourraient faire l’objet d’articles en série. Pourtant, si on se penche sur des exemples français, on peut constater que cela marche. Le site d’information Médiapart finance ainsi deux journalistes à 60 % pour traiter exclusivement de l’affaire Karachi. Au final, cela donne un dossier très complet accessible aux abonnés du site ainsi que la publication d’un livre aux éditions du Stock. Un exemple à suivre, même à l’échelle de la Suisse romande.

3/ Mark Lee Hunter a également pointé une autre source de financement des enquêtes : Les associations et les Organisations non gouvernementales. Selon le journaliste maintenant enseignant à Paris-II, ces structures possèdent les fonds nécessaires pour financer des enquêtes au long cours. Quand on lui rétorque que cela pose un certain nombre de problèmes déontologiques – mais qu’en est-il de l’indépendance du journaliste ? Peut-on rester objectif tout en travaillant pour le compte d’une ONG ?- Hunter botte en touche. Selon lui, ce mode de collaboration ne doit pas faire l’objet d’une réflexion liée à l’objectivité des reporters mais à la transparence de leur position face à leurs lecteurs. Le journaliste américain affirme, études à l’appui, que les «consommateurs» ne croient de toute façon plus à l’objectivité des reporters depuis longtemps et que le code éthique du journalisme doit faire l’objet d’une refondation sur la notion de «transparence». En bref, il s’agit d’assumer la position occupée par l’enquêteur et de la communiquer à ses lecteurs. C’est ce que j’avais essayé de synthétiser dans un billet consacré à Mark Lee Hunter.

L’apparition de ces nouveaux modèles économiques n’est pas sans incidence sur l’évolution de la pratique du journalisme d’investigation. Le GIJC a pu mettre en lumière l’évolution de nouvelles techniques d’enquête et de nouveaux modes d’organisation. Si auparavant l’investigation était principalement le fruit d’un travail solitaire, il ressort que c’est de moins en moins le cas de nos jours. L’heure est au partage des réseaux, des connaissances et des informations. Il apparaît que cela peut sembler à priori contraire à une certaine pratique du journalisme qui voit le reporter garder jalousement son carnet d’adresse et ses infos. Les enquêtes sont maintenant globales et transnationales. Pour remonter le fil de certaines affaires, il faut pouvoir compter sur plusieurs groupes d’investigateurs qui partagent le résultats de leur enquête et qui s’accordent sur les modes et les temps de la publication. Il n’apparaît pas nécessaire d’envoyer des «grands reporters» aux quatre coins du globe quand on peut compter sur des journalistes bien implantés dans une région et bien documentés sur certaines thématiques. Ils sont mieux à même de récolter l’info et de la transmettre à leurs collègues. Nous en avons eu une belle démonstration lors du panel organisé par David Kaplan sur les réseaux internationaux du trafic de cigarettes. Cette nouvelle pratique de l’investigation bute toutefois sur la mise en concurrence des différents groupes de presse, même si des brèches commencent à s’ouvrir notamment du côté du Center for public integrity ou, plus près de chez nous, dans la création d’une plate-forme comme Swiss investigation.

Notons encore que le GIJC a été l’occasion pour de nombreux journalistes de se rencontrer et d’échanger pratiques, réseaux et informations. Le congrès se voulait loin d’une conférence-débat et désirait vraiment constituer un temps et un espace de formation continue pour tous les journalistes qui y ont participé. C’est, de mon point de vue, mission accomplie. C’était l’occasion de rencontrer des reporters aux méthodes souvent différentes mais qui partageaient un des fondamentaux du journalisme : porter la plume dans la plaie. Les pistes et les réflexions amorcées durant ces quelques jours à Genève ont laissé des traces. A ce titre, on consultera le site du GIJC sur lequel on trouvera les conférences vidéos des principales interventions ainsi que le matériel utilisé par les journalistes ayant organisé chaque panel.. Le prochain rendez-vous est déjà agendé. Il aura lieu l’année prochaine à Kiev ou le GIJC poursuivra son petit bonhomme de chemin.

Guillaume Henchoz

Boîte noire : J’ai eu l’occasion de produire un certain nombre de billets concernant le 6ème Congrès du journalisme d’investigation qui s’est tenu fin avril à Genève. J’y ai assisté pour le compte du magazine EDITO . Nous publierons un petit dossier sur le congrès dans le prochain numéro qui paraîtra fin juin. Les articles seront ensuite disponibles sur  Chacaille (courant juillet).

06.05.2010

M. L. Hunter à la recherche de modèles économiques pour le journalisme d'investigation


mark_hunter_thumb.jpgIl porte bien son nom, Mark Lee Hunter. Le “chasseur” enseigne le reportage et l’enquête à l’université de Paris-II. Il était au 6ème congrès d’investigation de Genève où on a pu l’entendre s’exprimer sur les modèles économiques de l’investigation. Ce journaliste passé à la recherche en a également profité pour esquisser une nouvelle éthique du métier.

On a beaucoup discuté modèles économiques au cours des conférences qui se sont tenues à Genève sur le journalisme d’investigation. La crise des médias alliée à la crise conjoncturelle inquiète évidemment les groupes de presse. Comment continuer à financer de grandes enquêtes aux ramifications internationales dans une période d’austérité économique ? L’une des réponse est le recours au financement des investigations par des fondations. Une structure comme Propublica en a fait sa spécialité. Nous en avions déjà parlé ici. Toutefois, le journaliste américain Mark Lee Hunter ne s’en satisfait pas. “Je pense que nous sommes dans un moment de transition. Nous allons déboucher sur autre chose. Il faudra trouver d’autres modèles pour compléter ces fonds”, affirmait-il en substance dans une interview diffusée par Médialogues. Si les fondations sont idéales pour faire le joint entre un ancien modèle de presse et le nouveau qui commence à peine à se dessiner, elles ne constituent cependant pas la panacée.

En fait, le journalisme d’investigation est vendeur, si on suit le raisonnement du journaliste américain: “Dans les études que nous avons menées, nous avons pu constater que les médias qui marchent le mieux ont quelque chose que les autres n’ont pas. Il s’agit d’une certaine indépendance mais également d’une différence de contenu”. Et c’est précisément là qu’intervient l’investigation. Dans un contexte où les médias s’uniformisent pour finir par tous se ressembler un peu, l’enquête permet d’apporter une certaine plus value au média qui la publie, lui offrant la possibilité de sortir du lot, de s’extraire du flux.

“L’objectivité fait place à la transparence”, confie encore Mark Hunter au micro d’Alain Maillard (Médialogues). Le journaliste américain continue à passer en revue les scénarios de financement. Parmi ceux-ci, il aborde la possibilité de collaborer avec des associations et des organisations non-gouvernementales. Mais n’y a-t-il pas un risque de voir l’objectivité du journalisme sacrifiée sur l’autel de cette collaboration ? Pour Hunter, la question ne se pose pas en ces termes : “Quand on analyse des enquêtes d’opinion sur la crédibilité des journalistes, on constate une remise en question de leur objectivité”. Les journalistes n’ont pas bonne presse, on l’a déjà mentionné. La sacro-sainte objectivité de la presse, plus personne n’y croit. Mais il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain : La démarche journalistique a encore un sens si elle parvient à imposer de nouveaux codes. En fait de codes, c’est une nouvelle éthique de la vérité articulée à la notion de transparence que soutient Mark Lee Hunter. Comme pour le prouver, Les représentants des associations GreenPeace et Human Rights Watch en ont remis une couche. Ils se déclarent tout-à-fait disposés à collaborer avec des journalistes pour autant que ces derniers adhèrent à leur point de vue et soutiennent leur cause. Selon Hunter, Le public ne s’en choquerait pas, au contraire.

Bref, “le journalisme d’investigation se porte bien, merci” lançait Mark Lee Hunter sur le plateau de la TSR. Les écoles sont pleines et les vocations sont toujours là. A l’écouter, le travail de journaliste n’a pas changé : Le boulot consiste toujours à chercher la vérité et l’exposer au grand public. On peut toujours bidouiller l’éthique, il y a des fondamentaux qui ne s’oublient pas.

Guillaume Henchoz

Boîte noire : Je n’ai malheureusement pas pu assister à la conférence modérée par Mark Lee Hunter. Ce billet repose sur des informations glanées en écoutant l’interview de Hunter réalisée par Alain Maillard et en visionnant son court passage sur le plateau du TJ de la TSR. Des informations générales ont également été trouvées sur le site du journaliste : http://markleehunter.free.fr . On peut notamment y trouver son manuel du journalisme d’investigation en téléchargement libre.

04.05.2010

Il ne peut plus se taire, Polanski

Il y a des manières plus ou moins heureuses de gérer  son image. Communicant pour la première fois depuis son arrestation, le cinéaste Roman Polanski a choisi le site internet "La Règle du Jeu", celui-là même qui a abrité les chroniques haineuses de Yann Moix à l'égard de la Suisse.

"J’ai décidé de rompre le silence pour m’adresser directement  à vous sans intermédiaires et avec mes propres mots. Comme chacun d’entre nous j’ai eu, dans ma vie, ma part de drames et de joies et je ne vais pas essayer de vous demander de vous apitoyer sur mon sort, je demande seulement d’être traité comme tout le monde".

Roman Polanski, Extrait de sa lettre publié par la Règle du Jeu

 


Il ne peut plus se taire, Roman Polanski. Et il explique pourquoi sur le site administré par le philosophe français Bernard Henri-Lévy. C'est la première fois que le cinéaste tient des propos publics depuis son arrestation. Dans le court texte publié par "la Règle du Jeu", il explique qu'il avait demandé à ses avocats de limiter la communication au strict minimum : "Je voulais que les Autorités Judiciaires de Suisse des États-Unis ainsi que mes avocats puissent faire leur travail sans polémique de ma part". Toutefois, voyant ses demandes refusées les unes après les autres il se décide à prendre la plume. Le texte qu'il donne à lire énumère les raisons qui le poussent à clamer son profond sentiment d'injustice.

Les arguments, on les connait. De nombreux blogs, articles et forums ont débattu du cas Polanski sous toutes les coutures. Les idées qui animent son "Je ne peux plus me taire" sont connues du grand public. La seule nouveauté réside dans le fait qu'elles sont le fruit ici du principal intéressé. Notons quand-même au passage son laïus sur sa situation financière. Il figure en bas de page, c'est le dernier élément que développe Polanski : "Je ne peux plus me taire parce que je suis assigné à résidence à Gstaad au prix du versement d’une très grosse caution que je n’ai pu recueillir qu’en hypothéquant l’appartement que j’habitais depuis plus de 30 ans". Je ne suis pas sûr que ce genre de propos lui attirent une énorme sympathie. On a tous nos petits problèmes de trésorerie. Chalet à Gstaad ou non.

Ce n'est toutefois pas dans le contenu que réside le véritable intérêt de cette prise de position. Il paraît surtout pertinent de noter que Roman Polanski a choisi le site de la Règle du Jeu dont la direction éditoriale revient au "French philosophe" Bernard Henri-Lévy. C'est également ce site qui a abrité les deux chroniques haineuses de Yann Moix sur la Suisse, chroniques retirées du site après quelques jours (Non pas parce que l'auteur avait pris peur mais parce qu'elles constituaient en fait le teasing du nouvel ouvrage de Yann Moix). Vous en trouverez de larges extraits ici. Pour rappel, Moix,  s'en était pris directement aux citoyens suisses les traitant notamment de "mous salauds"  et soupçonnant l'existence d'un antisémitisme génétique au sein de la population helvétique. (A ce sujet, vous pouvez relire une interview de Moix réalisée par Le Matin). Si le but de Roman Polanski est d'attirer l'attention sur lui et de susciter de l'empathie quant à sa situation, il me semble qu'il a choisi l'un des pires médias pour le faire. Pour filer la métaphore locale, c'est un peu comme si Me Dolivo lisait une chronique de Marie-Hélène Miauton jusqu'au bout, tout en approuvant les propos qui y sont tenus. Utopique. Bref: s'il s'agit de mobiliser l'opinion publique, du côté suisse c'est assez mal barré.

Il faut également noter que le fil de conversations, ouvert directement sous sa prise de position, ne lui est pas vraiment favorable. La plupart des commentaires lui suggèrent de faire profil bas et d'accepter de se rendre aux Etats-Unis afin d'y être jugé. Afin de donner une dimension symbolique forte à cette prise de position, il aurait peut-être fallu fermer l'accès aux commentaires ? Au final, difficile de penser que  cette opération de communication puisse vraiment profiter au principal intéressé. Dommage, car il en aurait pourtant bien besoin...

Guillaume Henchoz

Petite piqûre de rappel pour se remettre dans le contexte : relisez le billet "Pas de pot, Polanski"